François Mennerat

Contrairement à la légende, il arrivait à la Pythie de se tromper. Et n’est pas Cassandre qui veut.

Le Brexit est un drame.

L’Europe continentale s’en remettra. C’est beaucoup moins certain pour la Grande-Bretagne qui va décidément redevenir une île. On se demandera peut-être un jour à quoi le tunnel sous la Manche pourrait servir.

Il est pathétique d’assister en direct au suicide aveugle d’un pays si souvent exemplaire, et la première démocratie parlementaire de l’Histoire. En organisant un referendum stupide sur un sujet aussi grave, un premier ministre issu d’un parti réputé sérieux s’est laissé entraîner en un calcul insensé à recourir à un instrument populiste par excellence. En navigant à vue, celle qui lui succède s’enferre et entraîne tout son pays dans une dérive dont nul n’est en mesure de prévoir l’issue.

En s’entêtant à refuser tout vote serein au Parlement du Royaume-Uni, et en s’exemptant – décidément, c’est devenu une habitude nationale ! – d’une tradition ancrée dans les institutions, Theresa May ne se rend pas seulement coupable d’une faute de goût. Elle met en danger un édifice institutionnel séculaire en bouleversant l’équilibre des pouvoirs. La situation est proprement surréaliste. La témérité aggrave l’inconséquence.

Dans un billet intitulé « Lorsque nous aurons décidé ce pourquoi vous avez voté, nous vous le dirons », publié hier sur son blog, Brendan Donnelly, directeur du Federal Trust, met en lumière d’autres aspects étonnants de la situation que nous vivons.

« De la part du pouvoir exécutif, récuser tout rôle significatif au parlement dans un processus qui, au grand minimum, va menacer les droits et les attentes cumulées de millions de citoyens britanniques et autres européens de vivre et travailler librement dans toute l’Union européenne, constitue une affirmation particulièrement saisissante, pour ne pas dire impudente. Utiliser un referendum gagné avec une marge étroite pour étendre un pouvoir exécutif qui n’aurait aucun compte à rendre au Parlement nous remet inévitablement en mémoire la mise en garde qu’avec un certain pressentiment Margaret Thatcher avait lancée contre les référendums, outils des dictateurs et des démagogues.

» Cela fait longtemps que les critiques de l’Union européenne poussent l’hyperbole jusqu’à la comparer aux régimes totalitaires tels que l’Union soviétique. Mais ce que Mme May nous propose aujourd’hui constitue plus qu’un écho du « centralisme démocratique » cher à Lénine. Lorsque le parti bolchevique de Lénine concluait ses débats internes, il ne restait plus aux institutions de l’État qu’à acquiescer aux décisions adoptées par le parti. Le gouvernement conservateur paraît suivre une approche similaire vis-à-vis du Brexit. Si M. Corbyn, comme le prétendent ses détracteurs, est en train d’emmener le parti travailliste vers le Trotskisme, cela constituerait une amusante symétrie que de voir Mme May suivre les préceptes de Lénine. Ce ne serait pas la première fois dans l’Histoire que l’on verrait des politiciens se choisir d’étranges compagnons de sommeil et partager leur couche. »

Par ailleurs, et sur un tout autre plan, on finit par être en droit de se demander si le comportement de Mme May et de son gouvernement relève seulement de l’incurie, ou si un calcul n’en cacherait pas un autre. Quel projet nourrit vraiment le gouvernement du Royaume-Uni en différant unilatéralement sine die des négociations dont le déclenchement relève de sa seule responsabilité, au mépris de ceux qui sont encore tout de même ses partenaires les plus proches ? N’est-il qu’ingénument égoïste, empêtré dans d’invraisemblables incohérences ? Ne serait-on pas tenté de se demander si, en cultivant avec soin une incertitude de plus en plus insupportable, et après avoir, non sans arrogance, échoué pendant 43 ans à redéfinir suffisamment à son gré un projet qu’il n’a jamais, au grand jamais voulu voir réussir, il ne viserait pas aujourd’hui à provoquer à terme son implosion pure et simple ? Mais ne nous abandonnons pas à la paranoïa, ni ne cédons aux charmes pernicieux de la théorie du complot.

On peut s’amuser à imaginer ce que dirait le Général Cambronne s’il vivait aujourd’hui… Non, voyons, pas ce mot ! (Honni soit qui mal y pense !) ; plutôt : « Messieurs les Anglais, qu’attendez-vous, mais qu’attendez-vous donc, pour tirer les premiers ? »

Mais dans sa tombe à Colombey, De Gaulle aurait vraiment bien tort de ricaner.

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